Mon premier marathon
Romain October 28th, 2007
J’ai cru au départ de mon premier marathon que, dans vingt et un kilomètres, on aurait fait la moitié de la course. Mais pas du tout : c’est comme si on avait encore toute la course devant soi. Les douze derniers kilomètres, les cinq derniers font aussi peur que le marathon tout entier.
Tout commence vers huit heures du matin ce 28 octobre 2007, au pied du Pentagone, à deux pas du cimetière d’Arlington à Washington. Nous sommes trente mille, regroupés selon notre objectif, les plus lents à l’arrière, les plus rapides devant, les champions en tête.
La course commence dans 30 minutes. Soudain, les visages se figent. Tout le monde arrête de bouger. La main sur le coeur, l’hymne national américain vient de retentir au loin.
Il nous reste quelques instants avant de prendre le grand départ. Les hélicoptères de l’armée viennent de nous survoler comme l’aurait fait la patrouille de France un 14 juillet. C’est grandiose. Le ton est donné.
Avec les copains (Pascal, Fred et mon frère David) nous essayons de penser à autre chose. Nous observons le monde. Les Marines en service sont là, beaucoup de vétérans aussi. C’est émouvant de voir toutes ces personnes avec sur leur tee-shirt le nom ou la photo d’un proche mort en Iraq.
C’est bien de se changer les idées mais il faut aussi affronter la peur en face : la poser devant les yeux et lui régler son compte. Oui, je sais que nous allons souffrir tous les quatre. Tout le monde parle du 30ème kilomètre, mais je dois me préparer à connaître des passages à vide bien avant. Je ne serai pas très bien au 5ème kilomètre ? J’aurai mal aux jambes au 15ème ? Au 25ème je ressentirai une terrible envie d’abandonner ?
Kilomètre 0
Il faut un bon quart d’heure pour faire partir tout le monde. Quinze minutes à piétiner en évitant les coupe-vents jetés à terre et les bouteilles déjà écrasées par des milliers de personnes. Lorsque nous franchissons la ligne, les premiers sont déjà loin devant.
Kilomètre 1
Je me suis bien préparé je crois. J’ai alterné les entraînements longs, et les séances d’une heure avec des accélérations. J’ai couru deux, trois, quatre fois par semaine dans les rues de Montréal et sur tapis roulant. Mais maintenant c’est le vrai marathon.
Kilomètre 3
Je cours avec Pascal. David et Fred sont à quelques mètres devant nous. L’écart se creuse doucement.
Kilomètre 4
Certains coureurs s’arrêtent déjà le long des rangées d’arbres dans les quartiers chics de la banlieue de Washington. Les courses d’endurance déplacent les barrières de la pudeur.
Kilomètre 5
Ravitaillement. Les spectateurs sont nombreux. J’attrape un verre d’eau. Je regarde les passants. Certains nous applaudissent. D’autres tiennent des affiches à bout de bras : « You’re a running machine», «You’re a rock star».
Kilomètre 8
J’ai un peu mal au pied droit. J’ai eu des ampoules à cet endroit il y a une semaine, après mon dernier long entraînement. Je m’inquiète de ressentir une douleur aussi tôt dans la course. Je n’y pense guère. Surtout, je sais que d’autres douleurs, plus tard, me feront oublier ce léger désagrément. Je m’arrête rapidement pour enlever un éventuel pli au niveau de mes chaussettes, et je rejoins Pascal quelques instants après. Un homme sur le bord de la route essaie d’offrir une bière aux coureurs.
Kilomètre 10
Le soleil est apparu. Il fait un peu trop chaud.
Kilomètre 12
Comme il s’agit avant tout de terminer un marathon sans chercher à réaliser une performance, j’ai décidé de suivre les conseils de Pascal : ne pas forcer pendant la première moitié. Je peux encore réaliser le marathon en moins de cinq heures. Nous nous inquiétons pour David et Fred que nous ne voyons plus devant. Ils sont partis trop vite d’après nous.
Kilomètre 18
Un homme court à nos côtés, c’est un Canadien. Il me dit que c’est son 21ème marathon, et qu’il vient de fêter son 70ème anniversaire je crois. Je lui dis que je suis Canadien aussi, que c’est mon premier marathon, et que je viens aussi de fêter mon anniversaire. Nous nous serrons la main, et nous nous souhaitons bonne chance.
Kilomètre 19
Nous sommes sur le Mall au centre de Washington, l’équivalent des Champs Élysée américains. Pascal et moi faisons un petit détour de quelques mètres pour aller taper dans les mains d’une dizaine de gamins accoudés aux barrières.
Kilomètre 20
Pascal se plaint d’avoir deux jambes de bois. Il me demande de l’abandonner. Je dois laisser mon fidèle partenaire de course à quelques centaines de mètres de la Maison Banche. Courage Pascal.
Kilomètre 22
Nous sommes au centre-ville. Les voix qui nous encouragent deviennent parfois poignantes. « Bravo, bravo ! », « Vous êtes en pleine forme ! », « Excellent travail ! » Ils disent ceci à trente mille personnes. J’imagine que c’est à moi en particulier pour me redonner du courage.
Kilomètre 23
Une dame sur le bord de la route sort de la foule et vient vers moi pour m’offrir des bonbons. Je la remercie avec un brève signe de la main. Je repars à bloc dopé par le sucre et par le soutien de cette inconnue. Je passe devant le capitole.
Kilomètre 25
Je continue à économiser mes forces. Une femme parle à son téléphone portable tout en courant : « Ouais, écoute, j’arrive au trentième kilomètre, je t’attends au ravitaillement, OK ? ».
Kilomètre 28
A présent, c’est l’inconnu qui commence. Je n’ai jamais couru aussi loin et aussi longtemps. J’ai un peu peur de ce qui m’attend.
Kilomètre 29
Je dépasse un homme qui court en poussant un enfant handicapé dans une chaise roulante de course. Je lui propose une barre énergétique. Il refuse et me remercie.
Kilomètre 31
Nous croisons en sens inverse des coureurs. J’y aperçois Fred et David. A ce moment, je ne sais pas encore combien d’avance ils ont sur moi. Je les appelle en criant. C’est de la folie, ils me voient et Fred vient courir avec moi quelques instants pour me motiver !!! J’accélère pour cacher ma faiblesse et ne pas inquiéter Fred. Puis, il repart rejoindre David. Je me rends compte à cet instant de la performance que sont en train de réaliser ces deux-là. Ils ont quelques kilomètres d’avance sur moi. Ils sont donc forcément heureux puisqu’ils sont plus près que moi de l’arrivée et de la fin des souffrances.
Kilomètre 32
Comment, après trente-deux kilomètres de course, réussir à se persuader que ce qui reste ne sera pas plus pénible qu’une toute petite course de dix kilomètres ?
Kilomètre 35
Cette portion du parcours dans le parc est très longue. Je me sens seul, je m’ennuie un peu. Je regarde ma montre toutes les 5 minutes. J’ai faim et soif. J’aperçois un panneau sur le bord de la route : “Le mur ? Quel mur ?”. Je cours très lentement, et je m’en veux de ne pas accélérer. Après ces mois d’entraînement, c’est dommage de perdre des secondes par manque de motivation. Certains marchent à coté de moi. Je réalise que je vais à la même vitesse qu’eux. J’essaie d’accélérer mais je n’y arrive pas. Rien à faire, ce n’est pas la motivation, mais les jambes qui ne suivent plus. Je me mets à marcher à mon tour. Première crampe. Ma jambe droite est tétanisée. Je mange cette dernière barre énergétique que j’avais gardé au cas où. Je remarque que les spectateurs n’applaudissent pas ceux qui marchent, alors je repars. Il faut tenir le coup, cela passera. Gardons un rythme prudent. Mon objectif, c’est 42 kilomètres, rien d’autre. Je ne demande pas à avoir mon nom dans le Washington Post, mais juste à être un “finisher”.
Kilomètre 36
Je repense à la devise de mon ami Thierry : “Run when you can, walk when you have to, crawl if you must; just never give up!” (En français ça donne : Courez quand vous en êtes capable, marchez si vous y êtes obligé, traînez-vous si vous le devez, mais n’abandonnez jamais !”).
Kilomètre 38
J’essaie de boire mais le corps n’accepte plus grand chose.
Kilomètre 39
Je veux seulement finir ce marathon de manière digne, sans craquer complètement. Dans 1 kilomètre, il y aura une longue côte. Toujours s’économiser. Je cours comme je peux.
Kilomètre 40
Certains ont encore de la force pour deux. Un homme s’arrête pour attendre un ami qui ne peut plus courir. Il l’encourage et réussit à le convaincre de repartir.
Kilomètre 41
Le parcours est cruel. Ça monte fort. Je cours malgré la tentation si séduisante de l’arrêt car je ne veux pas avoir de regret et je veux pouvoir dire que j’ai terminé en courant. C’est vrai je pourrais marcher et dire ensuite “j’ai fait tout ce que je pouvais…”. Si je ne le fais pas cette fois-ci, cela me hantera longtemps. Je dois finir ce marathon en courant. Pas marcher. On ne dit pas marcher un marathon on dit courir un marathon.
J’ai mal, mais pas comme lorsque l’on se coince le doigt dans une porte car il y a un peu de désespoir en plus. Mais bon je l’ai choisi. Je n’ai pas à me plaindre. Certains souffrent pendant des années.
Où est donc ce 42ème kilomètre ? Je pose la question à un militaire sur le bord de la route. Il me regarde et me répond simplement et calmement : “Tout droit Monsieur, vous ne pouvez pas vous tromper”. Je me rends compte de la stupidité de ma question. L’oxygène doit commencer à me manquer apparemment.
Kilomètre 42
Nous débouchons sur la dernière ligne droite. Elle n’est pas très large. Des spectateurs sont massés derrière les barrières et nous acclament. Je risque encore de m’arrêter pour marcher. Il faut faire attention. Le corps humain est surprenant… je me mets à sprinter les derniers mètres. Le cerveau est un muscle : sa fonction, c’est de tirer à toute force, toujours un peu plus loin, un corps exténué. Je donne tout. La priorité, c’est de terminer les vingt pas qui restent jusqu’à la ligne. Dix pas, neuf pas … trois pas. Gauche, droite, gauche. 26.2 Miles (42 kilomètres, 195 mètres). Par un ultime effort de concentration, je lève un peu les bras en franchissant la ligne d’arrivée. Je suis marathonien. Au même instant je suis pris d’un accès de sanglots. Des sanglots sans larmes car je suis déshydraté. Je suis content, vraiment content.
David : 04:48:17
Fred : 04:35:39
Pascal : 05:30:40
Romain : 05:12:34

Nos vidéo respectives lorsque nous franchissons la ligne d’arrivée :